5.20 / Et si l’avenir était à la désobéissance ?

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L’analyse en un coup d’œil

Depuis quelque temps, la confiance envers le pouvoir en place s’effrite de plus en plus, et très nombreux sont les gens qui souhaitent autre chose que ce que les piliers traditionnels de la société peuvent leur offrir.

De plus en plus de citoyens et citoyennes s’engagent, manifestent leur désapprobation ou leurs aspirations, réfléchissent ensemble, posent des gestes concrets pour des changements dans des domaines couvrant l’ensemble de la vie.

Les événements de 2020 ont contribué à accélérer encore cette tendance, et le fait qu’absolument tout le monde soit touché par les conséquences de la pandémie dans tous les aspects de la vie a sensibilisé des franges de la population qui d’ordinaire ne se posaient pas trop de questions.

Cette mobilisation citoyenne reflète certainement une vague importante, mais elle ne semble pas –encore- entendue par ceux qui tiennent les rênes de la société. Pour se faire entendre et amener les changements attendus par beaucoup, il faut donc des moyens différents des moyens connus et communément admis.

La désobéissance à des règles qui ne fonctionnent plus serait-elle ce qui permettra de changer la donne ? La résistance à un pouvoir qui ne réunit plus le consensus deviendra-t-elle la nouvelle norme ? La solution à ce désenchantement de notre société résiderait-elle dans la mobilisation collective des citoyens et des citoyennes ?

 

Introduction

Manifester pour ou contre quelque chose, aller ramasser des grenouilles au printemps pour leur éviter de se faire écraser sur les routes, contester une décision politique, rouler à vélo plutôt qu’en voiture, organiser un potager communautaire dans son quartier, faire grève, que ce soit pour le climat ou pour de meilleures conditions de travail, bloquer le trafic à un rond-point, devant une ambassade, une institution internationale ou une entreprise, ne plus faire ses achats dans les supermarchés, devenir végétarien, devenir membre d’un syndicat ou d’une association de protection de la nature, publier des réflexions et des infos sur Facebook ou Twitter, nettoyer une plage ou les trottoirs de sa ville, signer ou relayer des pétitions, boycotter des produits parce que leur production ne respecte ni environnement ni droits humains, défiler à la Pride, ne plus acheter de vêtements neufs, peindre soi-même une piste cyclable à un endroit dangereux pour les cyclistes, qu’est-ce que tout cela peut bien avoir en commun ?

Cette longue liste d’actions témoigne d’une volonté de changer le monde, à des degrés, dans des domaines et avec des moyens très divers, et à des niveaux qui vont du local au mondial.

Elles témoignent également du fait que, d’une manière ou d’une autre, les citoyens et citoyennes qui les posent estiment que les règles de fonctionnement ne sont pas correctes, pas justes, ne correspondent pas à leurs valeurs. Et que les mécanismes qui devraient permettre à tous de vivre harmonieusement ne sont eux-mêmes pas opérationnels, ou ne donnent pas les résultats qu’ils en attendent.

Face à ce constat, ils et elles décident de prendre en main le changement pour le faire émerger, et de poser des actes en rapport avec leurs valeurs et leurs attentes, même si pour cela il faut sortir du cadre de la norme, des convenances établies par les autorités ou la société, de la consensualité ou de la légalité.

 

 

Désobéir : de quoi parle-t-on ?

 

John Rawls a défini en 1971 la désobéissance civile comme « l’acte public, non violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement ». Cette définition conserve sa justesse aujourd’hui, et elle s’est étoffée pour recouvrir des actions très diverses, toutes animées par un idéal de justice, de respect et de solidarité.

La désobéissance civile est un mode d’action qui existe depuis longtemps, il a été formulé en tant que tel pour la première fois en 1846 par Henry David Thoreau, qui refusait de payer une taxe destinée à financer la guerre que menait son pays, les États-Unis d’Amérique, contre le Mexique. Cela lui semblait inacceptable par rapport à ses valeurs, il a décidé de désobéir, et il a été emprisonné. Cela lui a donné l’occasion de longuement réfléchir sur la portée de sa décision et de théoriser une mode d’action nouveau pour lutter contre une injustice, une oppression, faisant ainsi progresser l’idée de liberté individuelle contre la domination de l’État.[1]

Depuis lors, de nombreux grands personnages historiques ont recouru à la désobéissance. Gandhi contre l’apartheid en Afrique du Sud, l’indépendance de l’Inde et les droits des musulmans lors de la partition de l’Inde et du Pakistan, Jean Moulin et les Résistants durant les guerres mondiales, Martin Luther King et Rosa Parks[2] pour les droits civiques aux USA, et Nelson Mandela contre l’apartheid  sont sans doute quelques-uns des plus connus, mais il y en a beaucoup d’autres, comme, Antonio Gramsci contre le fascisme en Italie[3] Rigoberta Menchu pour les droits des peuples indigènes[4], Malala Yusafsay pour le droit des filles à l’éducation[5], et tout récemment Cédric Herrou pour les migrants[6] et Greta Thunberg pour le climat[7]. Ces personnes ont mené une action très militante et engagée, ou ont attiré l’attention du grand public sur certains sujets, mais ont de toute façon rallié de nombreux militants, activistes et alliés.

On peut citer également des mouvements constituant parfois d’important contre-pouvoirs, comme Amnesty International, Greenpeace, les fauchages de champs OGM[8], les militant·es pour l’avortement[9], les Anonymous contre la corruption, la collusion et le mensonge, les gilets jaunes en France pour les droits sociaux et la justice, le mouvement Black Lives Matter : de très nombreuses manifestations et actions militantes ont débouché, à travers le temps, sur des améliorations significatives des conditions de travail, sur des corrections ou des retraits de lois injustes, sur des prises de conscience des politiques ou des jugements qui ont donné raison aux désobéisseurs. Par exemple les lois sur les congés payés et la sécurité sociale dans nos pays, les abrogations de lois racistes aux USA dans les années 1960, les États qui ont décidé de sortir de l’énergie nucléaire, , ou encore les changements dans les monuments et noms de rue valorisant de grands noms du colonialisme, toujours en juin 2020[10].

Il existe de nombreux domaines où le fait de refuser de se soumettre aux ordres d’une autorité et d’utiliser des moyens qui ne soient pas strictement consensuels prend tout son sens : atteindre un résultat qui sans cela n’aurait pas été accessible. Que ce soit l’obtention d’un droit social comme la journée de travail de huit heures, refusée et annulée plusieurs fois à l’époque sous la pression de la bourgeoisie[11], l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes en France[12], ou l’occupation d’entreprises par leurs salariés en Argentine[13].

La désobéissance peut aussi avoir un sens plus large, celui de ne pas se soumettre à ce que nous impose un système, des conventions, des habitudes, et/ou de développer des modes de vie, de consommation et de relations alternatifs.

 

Désobéissance civile

Aujourd’hui, la désobéissance civile consiste surtout à s’opposer à l’autorité, ou à se soustraire à l’action des règles qui en émanent, tout en faisant connaître publiquement cette action, afin de faire de l’action de désobéissance un moyen de pression. La notion de justice, de dignité et de droits doit est toujours présente dans toute action de désobéissance civile.

L’idée est aujourd’hui autant d’obtenir un résultat précis (le retrait ou l’adoption d’une loi, l’annulation d’une décision, l’abandon d’un projet etc.) que de faire évoluer les mentalités, de faire percoler des idées neuves au sein de franges qu’on espère aussi larges que possible de la population.

La désobéissance civile est par nature un acte politique, en ce sens qu’elle vise à modifier la nature des relations des citoyens entre eux, de la relation entre les citoyens et l’autorité, et la manière dont sont établies et appliquées les règles de fonctionnement de la société.

 

Le lien avec la non-violence

La désobéissance exclut la notion même de violence, puisqu’elle lutte a priori contre un système qui est perçu comme violent, ou à tout le moins autoritaire et oppressif, et se refuse à s’exercer dans le même cadre d’idées. Mais est-ce pour autant que la désobéissance ne peut jamais user de la force ?

C’est que la force n’est pas exactement égale à la violence. Parce que la violence viole les droits, l’intégrité, voire l’existence même d’autrui, tandis que la force vise à produire un effet, à obtenir un résultat, et n’est dirigée contre personne en particulier.

Blaise Pascal disait que la justice sans la force était impuissante[14], il pourrait donc être tentant de penser que la non-violence n’est pas efficace, lorsque face à elle s’exerce un pouvoir qui n’hésite pas à user de la force, et parfois même de la violence.

C’est que la non-violence n’est pas du tout faible. Elle est certes une « arme des faibles », en ce sens qu’elle est accessible à des gens qui n’ont pas les moyens d’exercer la force face à une autre partie beaucoup plus forte qu’eux et qui dispose, elle, des moyens de recourir à la violence.

De très nombreuses actions de désobéissance ont exercé une force considérable sur les systèmes qu’elles combattaient, au point de les faire parfois s’effondrer, comme l’Empire des Indes ou le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Le tout sans recourir à la violence, et en restant dans un cadre moral élevé.

Il ne nous semble pas exagéré de dire que parfois, la force est le seul langage que comprennent certains, et qu’elle permet de gagner la crédibilité nécessaire pour être reconnu en tant qu’interlocuteur valable et avec lequel on peut traiter sur un pied d’égalité. Mais ce qui est une constante, même lorsque la négociation se place dans un contexte de rapports de forces, c’est que la désobéissance civile respecte l’autre en tant que personne, ne le considère pas comme un adversaire, mais comme un partenaire qu’il importe d’amener à modifier ses idées et ses actes pour respecter des valeurs et des droits.

 

 

Pourquoi désobéir ?

 

« Si on ferme portes et fenêtres, les désespérés briseront les murs »
Dominique Pire, Prix Nobel de la Paix 1958

Il existe de nombreuses raisons d’obéir, de se conformer aux injonctions, aux traditions, aux conventions, de s’adapter à un environnement, même lorsqu’il ne convient pas. Elles offrent sans nul doute l’avantage de la sécurité, de la tranquillité, elles évitent de se poser des questions, de s’inquiéter ou s’indigner. Mais il est des situations où un conflit se pose entre une situation et des valeurs, et où l’impulsion pour agir se fait plus forte que le confort ou la résilience.

 

Parce que les règles du jeu sont injustes

« Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir. »
Élisée Reclus[15]

Les lois et les mécanismes politiques favorisent le pouvoir et ceux qui en sont proches. Un pouvoir en place aura toujours tendance à favoriser les règles qui le favorisent lui, assurant sa stabilité et le bénéfice des membres qui l’exercent. Il n’est pas exagéré de dire comme Monique et Michel Pinçon-Charlot[16] qu’il existe une caste de gens qui détiennent le pouvoir (qu’il soit économique ou financier, ça change finalement très peu) et qui sont avant tout intéressés à le conserver. Un exemple criant en est la puissance de l’influence des lobbys économiques, industriels, financiers, lors de la rédaction des grands traités de partenariat intercontinentaux de ces dernières années, avec des milliards de dollars investis.[17] Elle donne une idée de l’ampleur du phénomène, et de la puissance des enjeux afin d’assurer à la caste dominante de gigantesques bénéfices.

Comme le petit groupe de gens au pouvoir détient les leviers qui permettent de créer les règles du jeu, il ne serait pas étonnant qu’ils établissent ces règles pour conserver le pouvoir et favoriser leurs propres intérêts. L’histoire, récente ou ancienne, regorge d’exemples en ce sens, et la lutte pour favoriser l’intérêt de la collectivité menacée par les intérêts particuliers d’une minorité est presque une constante dans l’histoire des derniers siècles[18]. En France, par exemple, les révolutions successives de 1789, 1830, 1848[19] et 1870 ne sont que l’illustration de la lutte constante de la majorité populaire contre une oligarchie prête à tout pour garder le pouvoir.

La proportion la plus favorisée de la population, grâce à la fréquentation de cercles communs favorisant l’entre-soi, la meilleure éducation de ses enfants, les intérêts convergents et les codes socio-culturels communs entre les riches et les puissants, aura un accès privilégié aux cénacles du pouvoir, sera plus susceptible de s’engager en politique. De même,  le mécanisme du tourniquet (être employé successivement en politique et dans les grandes entreprises financières, avec des aller-retours de l’un à l’autre au fil d’une carrière) favorisera la collaboration étroite entre le milieu des affaires et le milieu politique, et privilégiera l’accès des cercles de proches au pouvoir, à l’information et aux moyens de gagner de l’argent.[20]

Comment s’étonner dès lors que certains se sentent dans une impasse, n’arrivent plus à communiquer, ou ont le sentiment de n’être pas entendus, de ne recevoir aucune réponse favorable à leurs demandes ou attentes, voire de constater que le monde va précisément dans le sens contraire de celui qu’imposerait le bon sens ?

Le cadre prévu pour la concertation peut parfois être très contraignant, inaccessible, ou même inexistant. Il faut pourtant qu’existe un moment et un endroit où les différents acteurs puissent se mettre d’accord et trouver les moyens d’atteindre un objectif. Que faire si cet espace-temps n’existe pas ? Ou s’il n’est pas efficace, parce qu’une ou plusieurs des parties semble ne pas jouer le jeu, ou bien faire obstruction ?

Il peut aussi arriver qu’une proportion plus ou moins large de la population ait l’impression que les pouvoirs publics ne font pas leur travail pour l’intérêt commun, ou bien même agissent en sens contraire de ce qui lui semble bénéfique pour la collectivité. Et ne trouve pas de moyen de le dire, car ce qu’on appelle les outils de la démocratie (le vote, la représentation) ne lui semblent pas fonctionner.

Dans tous les cas, il est question de valeurs, de représentation d’un monde idéal, ce monde idéal que l’on souhaiterait voir exister, mais qui malheureusement se heurte, parfois durement, à une réalité qui n’y correspond pas, même de loin.

Parfois, il peut être utile de se demander s’il est obligatoire de respecter strictement les règles. User de moyens de pression peut être parfois une solution plus efficace, qui bouscule un mécanisme qui ne fonctionne pas et permet de débloquer une situation apparemment sans issue si l’on s’en tient aux strictes règles du consensus formel.

C’est donc un travail qu’il faut sans cesse recommencer, parce que la démocratie et la justice sont des droits qui s’usent si on ne s’en sert pas. Et le pouvoir a, semble-t-il, une tendance naturelle à tirer la couverture à lui, à devenir moins consensuel, voire à utiliser la force, si on ne lui rappelle pas en permanence les mécanismes de la démocratie.

 

Parce qu’on refuse de jouer dans le jeu

En refusant publiquement de se soumettre à une autorité qu’on juge injuste, on se place en dehors de son influence, on la décrédibilise en tant que pouvoir, on met en lumière son incohérence ou ses violations des valeurs universelles.

L’autorité n’a rien besoin tant que la soumission et l’obéissance pour exister[21]. Une fois que sa domination est disqualifiée par des acteurs qui, pacifiquement, refusent de s’y soumettre ou se soustraient à son influence, elle n’a que deux possibilités : exercer une force encore plus grande pour obtenir l’obéissance, éventuellement jusqu’à exercer de la violence, ou négocier.

La première option sera souvent choisie en premier lieu, parce qu’elle est la plus facile. Mais c’est un risque considérable, parce que si l’autorité ce ne parvient pas à obtenir l’obéissance, elle tendra à exercer chaque fois plus de force, et finira peut-être par se retrouver dans une situation où elle utilisera la violence. Elle courra alors le risque d’être jugée défavorablement par son opinion publique, désapprouvée par sa clientèle de consommateurs ou d’électeurs, voire même condamnée par des instances supérieures, avec des sanctions à la clé.

Aucune autorité ne souhaite cela a priori, et sera probablement réticente à l’idée de d’exercer une force qui pourrait se retourner contre elle. Elle sera donc obligée, bon gré mal gré, d’accepter la négociation.

En refusant d’entrer dans le jeu de la domination, la désobéissance amène donc l’autre partie, qu’elle le veuille ou non, à renoncer à l’usage de la force. Elle contribue donc à élever le niveau des interactions dans une société, et surtout elle éduque le pouvoir politique à l’usage des mécanismes démocratiques.

Refuser de jouer selon les règles imposées par le pouvoir est donc d’autant plus important que, on l’a vu, les règles ne sont a priori pas favorables à la démocratie et aux droits d’une proportion importante de la population, particulièrement les moins nantis et les plus vulnérables[22].

Une certaine proportion de la population estime que cela ne lui convient pas, et qu’un autre monde soit possible, Beaucoup de gens espèrent donc d’autres règles de fonctionnement, basées sur davantage de respect, de solidarité et de bienveillance de la part des gouvernants comme entre les citoyens.

 

Pour obtenir un résultat précis

Quand on ne se sent pas écouté dans l’expression de ses droits, ou quand ceux-ci sont menacés ou bafoués et qu’il n’existe pas ou plus d’espace-temps de dialogue, la désobéissance représente l’ultime manière d’amener la partie qui menace à réagir, en espérant faire appel à son sens des valeurs ou sa loyauté, pour pouvoir entamer une négociation.

La plupart des résultats qu’espèrent obtenir les résistants et les militants sont du domaine du bien collectif, il est très rare que des actions de désobéissance ou de mobilisation collectives soient posés dans un but personnel.

Le fait de résister collectivement est souvent un avantage, parce qu’il donne plus de visibilité à la résistance, et aussi parce qu’il est plus facile pour les autorités en place d’ignorer une action individuelle qu’une action qui regroupe un nombre important de personnes.

 

Pour survivre

Il arrive que des communautés soient obligées de désobéir pour continuer à exister, parce que l’oppression est très violente et vise à leur élimination civile ou même physique. Pensons aux luttes contre les politiques raciales en Afrique du Sud et pour l’indépendance de l’Inde, par Gandhi, ou pour les droits civiques des personnes d’une autre couleur que le blanc aux USA, pour les droits des personnes homosexuelles, des nations aborigènes en Australie, etc.

Ces luttes visaient non seulement à obtenir et faire respecter ces droits, mais aussi à arrêter de manière parfois urgente la destruction consciente et concertée de la communauté. Parce que l’existence même de communautés entières était menacée par l’oppression, parfois très violente, pour les empêcher de bénéficier de certains droits constitutifs de leur communauté, comme l’autodétermination, le fait de vivre sa sexualité, la reconnaissance d’une existence égale à celle des autres citoyens, l’accès à la justice, des terres cultivables, l’éducation, un environnement sain ou l’eau.

Mais il se pourrait bien maintenant que la survie de l’espèce humaine entière, ou en tout cas telle que nous la connaissons, dépende de la désobéissance à un système économique et social qui semble bien être le responsable principal de toute une série de changements au niveau planétaire (climatiques, biologiques, sanitaires, etc.), qui menacent un mode d’existence entier et risquent de nous priver de ressources.

 

Pour faire évoluer les consciences

« Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s’occupe de vous tout de même. »
Charles de MONTALEMBERT (1810-1870), Discours, entretiens et autres sources[23]

La politique, au sens institutionnel, ne jouit plus tellement de la faveur de l’opinion publique, et génère même davantage de méfiance, de colère et de désillusion. C’est pourtant un tort parce que, nous l’avons vu plus haut, l’intérêt de la collectivité n’est certainement pas de laisser un tout petit nombre de gens intéressés le soin de la piloter.

La complexité des institutions et des règles politiques, le jargon juridique, le fait que le monde politique représente un entre-soi, peuvent toutefois représenter un frein sérieux à la compréhension et à l’adhésion d’une partie importante de la population. Cela pourrait faire en sorte que le milieu de la politique se trouve investi par des gens éduqués, qui disposent de l’éducation, des moyens et des réseaux nécessaires pour y évoluer et y agir sans se faire neutraliser parce qu’ils ne possèdent pas les bonnes cartes dans leur jeu.

Il est pourtant toujours sain qu’un maximum de monde se sente investi d’une responsabilité vis-à-vis du bien commun, et le fait de pouvoir s’y impliquer à travers des sujets proches, touchant directement les citoyens et citoyennes, par des moyens concrets, définis collégialement, pourrait en aider plus d’un·e à franchir le pas pour s’engager dans, non pas la politique, mais le politique, au sens originel de « polis » la vie de la cité.

Une réappropriation de l’espace commun par une proportion importante des citoyens et citoyennes pourrait-elle entraîner une meilleure adéquation des règles et des modes de fonctionnement avec l’intérêt de la collectivité ?

On est en droit de le penser, et en tout cas notre pari est que ça vaut certainement la peine de le tenter !

 

Pour changer le monde

« Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
Blaise Pascal

La conviction que le monde ne tourne pas comme il devrait anime bon nombre de militant·es, d’acteurs et actrices de la mobilisation collective. Beaucoup estiment que les principes de base de la démocratie, des droits humains, de la légalité, du respect de l’environnement, des convictions, ne sont pas suffisamment respectés ni appliqués. Et ils estiment que les mécanismes existants pour faire fonctionner la société (la démocratie représentative, l’état de droit, la séparation des pouvoirs) ne sont pas aptes à changer cet état de fait.

Ils estiment que ceux qui possèdent la force de les faire respecter et appliquer ne s’en soucient pas assez, ou sont motivés par d’autres intentions.

Ils estiment également que la collectivité est dépossédée des moyens d’appliquer les valeurs qui sont pourtant reconnues universellement. Ils souhaitent donc comme Pascal que la justice soit forte, plutôt que la force soit décrétée juste. C’est donc un renversement des rapports de force qu’ils souhaitent, et qu’ils mettent en place à leur échelle, en espérant atteindre une masse critique qui permettrait un basculement de la force vers la justice.

 

Pour enseigner à désobéir, il faut savoir désobéir

L’obéissance est dans la plupart des endroits considérée comme une vertu, et fait partie de l’éducation qui est donnée par l’immense majorité des familles. Rares sont les parents qui enseignent à leurs enfants à sortir des clous, à penser en dehors du cadre des conventions, à remettre en question l’ordre établi.

Probablement parce que rares sont les parents qui ont eux-mêmes appris cela de leurs parents. Le poids de l’éducation parentale est primordial dans les valeurs et les comportements que les enfants développent et dans la manière dont ils vont à leur tour devenir des acteurs de l’éducation de leurs enfants.

Il n’existe en effet pas de formation pour devenir parent et, en l’absence de consignes, surtout dans des domaines aussi sensibles que l’éducation des enfants, il est sans doute plus commode et plus rassurant de s’en tenir à ce qu’on connaît, et donc de se baser sur l’éducation qu’on a soi-même reçue.

De plus, le modèle dominant dans la société est clairement basé sur le conformisme, sur les mécanismes collectifs, sur la reproduction de ce qui est accepté, parce que c’est ce qui permet d’espérer un résultat assuré, avec un minimum d’effort. Les stimulus de renforcement positif les plus courants dans la société vont en tout cas dans ce sens, en favorisant l’obéissance, le fait de respecter le consensus social, les règles de fonctionnement communes. L’école, surtout, privilégie très lourdement ce modèle, à tel point qu’il est légitime de se demander si l’objectif de former des citoyens critiques n’est pas parfois mis en danger par la tendance à gérer de manière pragmatique les élèves, ni par celle de viser à produire des adultes qui s’intégreront bien dans le canevas social et surtout économique de la société, quitte à renoncer à la réflexion sans tabous, et encore plus à l’expression du désaccord.

Pourtant, on pourrait se demander si la désobéissance n’est pas une manière de faire évoluer notre société en développant petit à petit de nouvelles manières de se comporter, de nouveaux référents communs. Il n’y a pas d’autre moyen de construire de nouveaux chemins que de sortir des sentiers existants, dit en substance un proverbe sudaméricain : c’est en marchant qu’on fait le chemin.

Dans ce cas, il y aurait tout avantage à accorder à la désobéissance une place plus importante au sein de l’éducation, ou pour le moins à favoriser l’ouverture, la prise de conscience et l’esprit critique par les jeunes. La tête bien faite, préférable à la tête bien pleine, selon Montaigne, et qui doit former des citoyens libres et indépendants.[24]

De plus, un enfant soutenu par ses parents dans une pensée ouverte et dans l’expression pacifique et raisonnée aura moins peur de s’exprimer de d’affirmer ses valeurs face à ce qui lui semble injuste et incohérent. Il aura peut-être aussi plus de facilité à développer des solutions inédites.

Enfin, un jeune qui se situe dans une relation saine et équilibrée avec l’autorité, parentale, scolaire, de l’État, aura une attitude moins soumise, plus constructive et plus créative, en prenant plus d’initiatives et en remettant en question des habitudes ou des points de vue qui n’ont peut-être plus de raison d’être.

Cela favoriserait le pluralisme des opinions au sein de la société, pour le plus grand bénéfice commun, on ose l’espérer. Tout comme, dans la nature, maintenir un maximum de diversité d’espèces et au sein des espèces est une garantie de trouver un patrimoine génétique suffisant pour l’adaptation aux changements que subissent obligatoirement la planète et ses habitants.

Il en va des idées comme des gènes : la diversité est nécessaire à la survie et à l’adaptation.

 

La place des femmes

« Il y a encore beaucoup de travail que nous devions faire pour améliorer les perspectives des femmes et des filles ici et partout dans le monde… En fait, le changement le plus important, c’est de nous changer nous-mêmes »
Barack Obama

La place des femmes, en particulier, est un sujet capital, sur lequel il est impératif de faire évoluer les consciences. Dans les mouvements citoyens, elles sont la plupart du temps plus nombreuses que les hommes, et pourtant leur visibilité est de loin inférieure.

De très nombreuses femmes sont l’épine dorsale des mouvements de militance ou de désobéissance. Pourtant, elles sont moins mises en avant par les médias, occupent moins de fonctions à responsabilité dans les organisations et, une fois le résultat obtenu par le mouvement qu’elles ont soutenu, elles se retrouvent le plus souvent évincées, ou au moins largement sous-représentées par rapport à la place qu’elles occupaient pendant le mouvement.

Par exemple, la citoyenneté des femmes en France, accordée en 1791 suite à la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, leur avait déjà été retirée dès la Constitution de l’An I, adoptée le 24 juin 1793[25], supprimant leurs droits politiques et les reléguant aux oubliettes, alors qu’elles avaient été des acteurs primordiaux de la Révolution. La citoyenneté ne leur sera rendue qu’en 1848, et elles n’obtiendront le droit de vote en France qu’en… 1944. (En Belgique, ce sera en 1921).

Parmi les femmes qui ont marqué l’histoire et dont le rôle a été injustement minimisé, il est impensable de ne pas citer Olympe de Gouges.[26] Dès avant la Révolution française, elle a ardemment milité pour l’égalité des femmes et des hommes, avec sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, ignorée puis oubliée, qui déclarait : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits » (Article I).  Olympe de Gouges permis des avancées majeures dans sa réflexion sur la cause des femmes, mais elle a terminé guillotinée sous la Terreur, puis elle est tombée dans l’oubli presque total pendant deux siècles, avant d’être reprise par les mouvements féministes comme une de leurs muses depuis la fin du 20e siècle. Malgré cela, de nombreuses de ses revendications sont aujourd’hui encore loin d’être rencontrées, et certains acquis sont même menacés.

En Belgique, pendant la Seconde guerre mondiale, Andrée De Jongh[27] a été une résistante de tout premier plan, créant l’un des plus grands réseaux d’évasion de soldats et de pilotes alliés vers le Royaume-Uni, permettant à des centaines d’entre eux de poursuivre le combat.

Aujourd’hui encore, les femmes n’ont toujours pas dans l’inconscient collectif la place qui est la leur, et le féminisme est un combat essentiel, même au sein des autres mouvements civils.

 

Conclusion

Le monde peut être amélioré dans tellement de domaines que dresser la liste des changements souhaitables serait impossible.

On pourrait objecter bien des choses à ceux et celles qui s’engagent pour un changement positif : que cela ne sert à rien, que c’est trop petit pour être significatif, que l’ordre naturel de la nature est immuable, qu’il y a d’autres combats à mener plus urgents/importants/utiles, entre autres. Je suis pourtant convaincu que les actions de désobéissance, et de résistance en général, sont d’une grande importance, pour les raisons que je viens d’évoquer :

  • Elles permettent, peut-être avant tout, de ne pas se sentir impuissant face à des politiques que l’on trouve injustes comme la fermeture des frontières et le renvoi des personnes en exil.
  • Elles offrent des mises en pratique à l’indignation, résister, désobéir pour agir, protéger des personnes et des
  • Elles pallient les manquements d’un pouvoir pas toujours très impartial ni impliqué dans le bien collectif. Elles sont d’ailleurs parfois
  • Elles apportent souvent un véritable progrès, ou permettent d’éviter ou de corriger des situations très dommageables.
  • Elles permettent de faire percoler des idées neuves et par là de faire évoluer la conscience collective, en touchant un public nouveau.
  • Elles influencent les lignes de force de la société, posant là les bases de mécaniques nouvelles, prenant en compte des préoccupations plus centrées sur l’humain.

Elles permettent également de donner des impulsions : on a vu que beaucoup de changements significatifs dans l’histoire humaine avaient été apportés par des désobéissances. Il n’y a donc pas de trop petit changement, parce que toute évolution doit obligatoirement commencer par quelque chose de petit, qui est indispensable à l’apparition de nouveaux changements.

Il me semble également important de maintenir et promouvoir les alternatives à la pensée dominante, afin de conserver un réservoir de possibilités nouvelles qui ne soit pas bridé ni limité par des idéologies.

La place des femmes constitue un élément-clé de la résistance, et il est justement un révélateur de l’état d’esprit dominant.

L’éducation devrait refléter cette diversité, et pas enfermer les enfants dans un cadre de pensée et de fonctionnement qui a prouvé ses limites et ses échecs. Il est primordial de leur apprendre à penser par eux-mêmes, avec aussi peu de limites que possible mais en se basant sur un solide socle de valeurs humaines fortes

On le voit, de grands défis sont devant nous, mais des outils existent pour les relever, il faut sans doute aller les chercher là où on a moins l’habitude de regarder.

 

 

 

[1] https://mrmondialisation.org/la-desobeissance-civile-lheritage-dhenry-david-thoreau/

[2] https://sos-racisme.org/rosa-parks/

[3] https://www.monde-diplomatique.fr/2012/07/KEUCHEYAN/47970

[4] www.cvm.qc.ca/encephi/Syllabus/Histoire/Passecompose/RigobertaMenchu.htm

[5]www.cnews.fr/monde/2018-10-11/tout-savoir-sur-malala-licone-de-la-lutte-pour-leducation-des-femmes-578016

[6] www.lemonde.fr/societe/article/2020/05/13/symbole-de-l-aide-aux-migrants-cedric-herrou-relaxe-par-la-cour-d-appel-de-lyon_6039555_3224.html

[7]www.francetvinfo.fr/monde/environnement/cop24/greta-thunberg-l-adolescente-suedoise-qui-met-les-pieds-dans-le-plat-pour-sauver-le-climat_3198949.html

[8]https://www.lemonde.fr/planete/article/2014/05/02/jose-bove-et-greenpeace-fauchent-un-champ-d-ogm_4410772_3244.html

[9] https://www.solidaire.org/articles/le-droit-l-avortement-un-combat-de-gauche-toujours-d-actualite

[10]www.rtbf.be/info/monde/detail_debaptiser-des-rues-c-est-effacer-les-traces-de-l-histoire-et-ca-empeche-de-faire-de-la-pedagogie-memorielle?id=10525589&fbclid=IwAR2RmrlAFY8FtIrGF72IJE611sPnOpR4HMbDYd1icSQC41Hl9Yo_oZ46JFI

[11]http://connaitrelawallonie.wallonie.be/fr/histoire/timeline/14-juin-1921-loi-sur-les-8-heures-journalieres-et-des-48-heuressemaine#.Xwww1Oc6-70

[12] https://www.la-croix.com/Economie/Laeroport-Notre-Dame-des-Landes-12-dates-cles-2018-04-09-1200930307

[13] https://www.cairn.info/revue-savoir-agir-2010-3-page-129.htm

[14] Blaise Pascal, Œuvres complètes, édition de Louis Lafuma, Paris, Seuil, 1963, no 103.

[15] http://www.homme-moderne.org/textes/classics/ereclus/jgrave.html

[16] www.monde-diplomatique.fr/2019/02/PINCON/59561

[17]https://revuelespritlibre.org/court-circuit-dans-le-processus-legal-de-lobbying-aux-etats-unis-linegalite-des-ressources-entre

[18] Cahiers d’histoire, revue d’histoire critique : https://journals.openedition.org/chrhc/4978

[19] www.monde-diplomatique.fr/2011/05/GARRIGOU/20479

[20] La Corruption des élites : Expertise, lobbying, conflits d’intérêts, Noël Pons, Éditions Odile Jacob, 2012, p 72 et ss.

[21] http://interligne.over-blog.com/article-l-autorite-est-elle-toujours-legitime-82964768.html

[22] www.fgtb-wallonne.be/outils/videos/violence-riches

[23]www.histoire-en-citations.fr/citations/montalembert-vous-avez-beau-ne-pas-vous-occuper-de-politique

[24] https://www.franceinter.fr/emissions/un-ete-avec-montaigne/un-ete-avec-montaigne-31-juillet-2012

[25] https://journals.openedition.org/ahrf/2098#tocto1n1

[26] https://citoyennes.pressbooks.com/chapter/olympe-de-gouges-france/

[27]https://www.lesoir.be/art/l-histoire-du-reseau-d-evasion-comete-reconstitue-par-u_t-19930825-Z0750T.html