« Pas (de) mon genre, ces toilettes »

Analyse 2018 – 11/15 : « Trilogie des toilettes – Tome 1″

L’analyse en un coup d’œil

Les toilettes des filles, les toilettes des garçons, quels endroits remplis de mystères lorsqu’elles appartiennent au genre qui n’est pas le sien. On imagine ce qui peut s’y passer, les discussions qui peuvent y avoir lieu, les « blagues », les moments particuliers, les dessins sur les murs, etc.

Et pourtant … dès que le vernis du mystère est un peu gratté, nous nous retrouvons dans des lieux souvent froids, odorants, inhospitaliers, parfois délabrés, peu équipés et surtout, bondés. Nous ne parlerons pas ici de l’état de certains sanitaires, de leur nombre, de leur accès ou de la surveillance qui s’y déroule. Non, nous allons toucher à quelque chose de plus délicat, de plus risqué, de plus ancré : la neutralité des toilettes ! Ça y est, les mots tabous sont sortis ! Vous êtes potentiellement en train de vous énerver derrière votre écran en vous disant « ça y est, on va encore tout chambouler, questionner des trucs qui ne devraient pas l’être », « mais pourquoi on en parle, on a toujours fait comme ça » ou encore « pfff, mais quelle idée ! Et puis quoi encore ? ». Et puis d’autres « Ah tiens, c’est vrai ça, je ne me suis jamais posé la question », voire même « Ah oui, pourquoi il n’y en a pas plus ? »

Les toilettes, comme espace « d’intimité », tout comme les vestiaires par exemple, cristallisent des identités de genre qui se construisent au fur et à mesure de notre scolarité. On nous classe dans un vestiaire, celui des filles ou des garçons, dans un type de toilettes, celles des filles ou des garçons. Ces espaces laissent-ils une place à tous les enfants et les jeunes ? À celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette classification ? Qui ne se sentent pas bien dans leur peau ? Qui ne comprennent pas l’intérêt d’une telle séparation ? Est-ce que ces jeunes ont vraiment la possibilité d’exprimer ce malaise ? Est-ce que l’institution scolaire serait prête à les écouter ?

Ce premier opus de la « Trilogie des toilettes » se penchera sur les rapports de genre induits par l’utilisation ou non de sanitaires à l’école. De quoi se pencher sur une question sensible au niveau des enjeux et des rapports sociaux qui se cachent derrière.

Télécharger l’analyse dans son intégralité : « Trilogie des toilettes – Tome 1 – Pas (de) mon genre, ces toilettes »,une analyse de Daphné Renders

Table des matières

L’analyse en un coup d’œil

La trilogie des toilettes

Des toilettes « neutres » dans une école flamande

Des rapports de genre stéréotypés renforcés par l’école

Genre, sexe et sexualité

La mixité, une dynamique qui se construit

Mixité, respect de soi et de l’autre à l’école

Découverte de l’autre

Lieu d’intimité dans le collectif

On a toujours fait comme ça

Trouver un lieu où l’on peut se sentir bien

Un lieu agréable

Lieu de reproduction des rapports de forces

Un pictogramme, un message

Quelques exemples et autres initiatives

Quelles règles pour les toilettes ?

Conclusion

Bibliographie

La trilogie des toilettes

Les toilettes font toujours débat et concernent tout le monde. En nous rendant dans des écoles, à la rencontre d’associations de parents ou autres, le sujet des toilettes est systématiquement dans le top 3 des préoccupations scolaires. Le mal-être exprimé par les jeunes est souvent identifié comme lié à la propreté de ce lieu … et pourtant, le malaise peut venir d’autres facteurs. C’est pourquoi nous avons décidé de nous pencher sur la question : quels sont les rapports de force qui interviennent dans ces toilettes ? Quelles sont les relations développées par les élèves, les mécanismes qui régulent cet endroit ? Quels sont les facteurs liés au mal-être développé par une série de jeunes ? Les toilettes, un reflet de l’organisation générale de l’école ?

Dans ce premier opus, nous nous pencherons sur les questions liées au genre et qui entrent en jeu dans le rapport aux toilettes. Dans un deuxième temps, nous aborderons la question de la violence, du harcèlement et des rapports de force présents dans les toilettes tandis que le troisième opus de notre saga nous amènera à nous questionner sur les liens entre autorité abusive et rébellion dans les sanitaires de l’école, et surtout, de façon générale, sur l’impact que ces rapports peuvent avoir sur la confiance et l’estime des élèves.

Des toilettes « neutres » dans une école flamande

En septembre 2018, RTL Info a réalisé un reportage sur une école communale d’Anvers. Cette école a mis en place un système de toilettes neutres. Le journaliste nous dit « Des toilettes neutres, voilà la solution trouvée par cette école anversoise pour répondre aux problèmes d’identité de certains de ses élèves. Plusieurs d’entre eux ne se sentent ni fille ni garçon et ne savaient pas vers quelles toilettes se diriger[1] ». La directrice de l’école, Mme Tine Embrechts rajoute « ils ne sont pas bien dans leur peau, on les pousse vers des stéréotypes avec lesquels ils ne sont pas en accord, c’est malheureux ». Cette mesure mise en place est le résultat d’un sérieux processus de réflexion et tente de répondre aux besoins de certain×e×s élèves de l’école fondamentale. Et pourtant, si cette mesure peut sembler bienveillante et très inclusive afin de penser au bien-être de ces jeunes, le message n’a pas fait l’unanimité à l’extérieur de l’école. Des commentaires assassins, homophobes, transphobes, racistes, rétrogrades et autres ont fait leur apparition sur les réseaux sociaux.

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Heureusement, ces commentaires ne représentaient pas la majorité puisque d’autres personnes ont eu l’occasion d’exprimer un avis positif face au choix de cette école.

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Il n’en fallait pas plus pour se pencher un peu sur la question : qu’est-ce qui pose problème ici, concrètement ? Quels sont les enjeux relationnels et identitaires qui se jouent dans les toilettes de l’école ? Parce que finalement, les toilettes représentent un peu l’école à petite échelle : nous y retrouvons des rapports de force, des groupes dominants, des crispations, de l’évitement, des moments désagréables, agréables et conviviaux.

Des rapports de genre stéréotypés renforcés par l’école

Genre, sexe et sexualité

Les notions de « genre », de « sexe » et de « sexualité » ont des définitions et des frontières variables en fonction des personnes et des messages qu’elles mettent derrière ces termes. Cette distinction semble poser problème, à tel point que de nombreuses personnes les mélangent et s’offusquent de certaines situations et de leurs conséquences.

Le concept de genre est un concept binaire qui se réfère aux différences sociales entre les femmes et les hommes qui sont acquises, susceptibles de changer avec le temps et largement variables tant à l’intérieur que parmi les différentes cultures. Il désigne les rôles, les comportements, les activités et les attributions scolairement construits, qu’une société donnée considère comme appropriés pour les femmes et les hommes (féminin/masculin)[4].

Afin d’y voir plus clair, voici une proposition de distinction de différents concepts qui pourraient entrer en jeu dans la définition de son identité :

  • « Sexe: Le sexe fait référence aux différences biologiques entre les femmes et les hommes.
  • Orientation sexuelle: L’orientation sexuelle fait référence à la capacité de chacun×e de ressentir une profonde attirance émotionnelle, affective, physique et/ou sexuelle envers des individus du même sexe et/ou d’un autre sexe.
  • Identité de genre: Au sens psychosocial, l’identité de genre d’une personne se réfère au genre auquel elle s’identifie. Selon les situations et les moments, les personnes s’identifient au genre assigné à leur naissance, à un autre genre, ou à aucun genre en particulier.
  • Expression de genre: L’expression de genre renvoie à la manière dont les personnes expriment leur identité de genre (vêtements, coiffure, langage, attitudes…) et à la manière dont celle-ci est perçue par les autres. L’expression de genre ne correspond pas forcément au genre assigné à la naissance. L’expression de genre englobe également les formes occasionnelles ou temporaires d’expression données au genre (travesti×e, dragking/queen…) »[5]

Chaque personne se définit (ou la société s’en charge pour elle) en fonction de ces quatre catégories, en sachant que celles-ci peuvent changer et évoluer avec le temps selon un processus souvent très difficile lié aux normes, aux attentes sociales et autres formes de pressions.

Dans le cas qui nous occupe, il est évident que l’école a cherché à travailler sur les questions liées à l’identité de genre de ses élèves afin de rendre ce questionnement possible et exprimable, d’envoyer un message positif quant aux retours éventuels de la part des adultes et des autres élèves face à ce processus de questionnement. Les craintes liées à une « sexualisation forcée » des jeunes ou encore un « endoctrinement de la part du lobby LGBT » sont bien sûr infondées mais basées sur une méconnaissance de l’autre.

La mixité, une dynamique qui se construit

Mixité, respect de soi et de l’autre à l’école

De nos jours, la mixité nous semble logique et normale dans notre système scolaire (sauf dans les cours d’éducation physique … parce que le genre de l’enfant le rattache encore à certains sports et pas à d’autres). La coéducation semble acquise, même si une distinction de genre se fait parfois en fonction des options choisies par la suite (aussi appelées les « options de filles » et les « options de garçons »). Et pourtant, la mixité n’induit pas forcément l’égalité entre tou×te×s les élèves. Cette ouverture à tous et à toutes se construit au fil des rencontres, des avis entendus, des remarques, des médias, des autres. Les enfants sont le reflet de ce qu’ils vivent, voient, entendent. Et vu le temps passé annuellement à l’école, il y a de quoi rester attentifs et attentives aux idées véhiculées.

Pourtant, cette ouverture devrait être acquise. Le Décret « Missions »[6] nous le dit en ces termes : « Article 6. – La Communauté française, pour l’enseignement qu’elle organise, et tout pouvoir organisateur, pour l’enseignement subventionné, remplissent simultanément et sans hiérarchie les missions prioritaires suivantes :

1° promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves; (…)

Article 8. – Pour remplir les missions prioritaires visées à l’article 6, les savoirs et les savoir-faire, qu’ils soient construits par les élèves eux-mêmes ou qu’ils soient transmis, sont placés dans la perspective de l’acquisition de compétences. (…) . A cet effet, la Communauté française pour l’enseignement qu’elle organise, et tout pouvoir organisateur, pour l’enseignement subventionné, veillent à ce que chaque établissement :

(…) 9° éduque au respect de la personnalité et des convictions de chacun, au devoir de proscrire la violence tant morale que physique, à la vie relationnelle, affective et sexuelle et mette en place des pratiques démocratiques de citoyenneté responsable au sein de l’école. »

Nous sommes donc en plein dans le cadre prévu par le décret, sauf si les toilettes sont une zone de non-respect de ces directives …

Découverte de l’autre

Le mystère attire, les garçons ont envie de savoir ce qui se passe ou se dit dans les toilettes des filles (cela vaut aussi pour les vestiaires et autres lieux de séparation du groupe, quel qu’en soit la raison), du coup, les filles … eh ben c’est pareil ! Pourtant, les toilettes, à moins que vous ayez vécu une enfance très différente de celle de la majorité des gens, ne sont pas vraiment l’endroit le plus glamour à fréquenter ! Au contraire ! Ce mystère tout relatif tient uniquement de la séparation et du coup de l’image fantasmée de ce qui pourrait s’y passer. Alors oui, les garçons et les filles font caca, se lavent ou pas les mains, passent du temps sur place pendant les récréations ou se retiennent toute la journée de peur d’y mettre les pieds. Nos besoins physiologiques sont très semblables, peu importe notre âge ou notre genre.

Ces toilettes, ici, ne sont que le reflet d’une volonté d’ouverture et d’acceptation de chaque enfant dans son identité et ses particularités. Dans le reportage de RTL Info, Mme Nathalie Jennes, porte-parole de l’enseignement public flamand disait « Nous encourageons nos écoles à travailler et penser en terme de genres, elles travaillent déjà là-dessus à la maternelle pour prévenir les préjugés et les stéréotypes ». Ces moments de discussion, de construction sont autant d’occasions de créer un dialogue, tant avec les adultes qu’entre enfants. Le résultat ici, de ces toilettes neutres, permet aux enfants de faire ou non des choix, de se sentir à l’aise sans pour autant être renforcés dans des catégories « filles-garçons » déjà très présentes au quotidien, de se sentir bien dans leur construction sociale et identitaire tout au long d’une scolarité qui sera déjà pleine d’embuches. Autant ne pas en rajouter davantage en gardant un esprit fermé et rétrograde.

Lieu d’intimité dans le collectif

Au fond, les toilettes, à quoi ça sert ? Ce lieu d’aisance nous permet d’être seul×e, d’assouvir un besoin physiologique qui reste finalement le même pour chaque personne, peu importe son sexe ou son genre. Nous allons aux toilettes pour un besoin précis et intime. Dès lors, les toilettes ne devraient-elles pas échapper à cette logique genrée ?

En maternelles, les toilettes sont souvent mixtes mais ne présentent que peu d’intimité aux enfants. Cette intimité est d’ailleurs souvent sacrifiée au profit des aspects pratiques. En primaire, l’intimité est déjà plus présente mais les genres sont subitement séparés. Quelques écoles ont des toilettes mixtes, mais elles ne sont clairement pas la majorité, tout comme dans les écoles secondaires. Dans une école, les moments individuels n’ont aucune place, tout y est collectif, nous sommes toujours avec d’autres. Aller aux toilettes n’est souvent pas plus individuel puisque rares sont les toilettes seules, insonorisées, isolées, sans personne derrière la porte où nous pouvons réellement souffler tout en faisant nos besoins.

Les toilettes, peu importe leurs infrastructures et autres contraintes, devraient répondre à l’expression d’une vraie intimité afin de permettre à chacun×e de s’y sentir vraiment bien et à l’abri de toute menace ou jugement éventuel.

On a toujours fait comme ça

Au final, la séparation des toilettes en fonction du genre n’est qu’un critère parmi d’autres ; nous pourrions prévoir des toilettes en fonction de la taille des personnes, de ce que l’on compte y faire, de la température à laquelle nous souhaitons trouver la planche de la cuvette ou encore en fonction de notre humeur du moment. La fait que les adultes actuels soient formatés par une vision binaire de notre société où tout et tout le monde se divise en « masculin et féminin » ne doit pas obligatoirement se répercuter sur les enfants. Proposer des toilettes neutres ne poussera pas les enfants à développer une sexualité précoce, des déviances en tout genre, des comportements violents ou agressifs les uns envers les autres. Au contraire, leur permettre de faire des choix laisse aussi la place à la coéducation, à la co-construction, à l’ouverture aux autres et à l’acceptation de soi. Le fait de choisir une toilette neutre plutôt qu’une toilette liée à son genre (ou en tout cas celui qui nous est assigné à la naissance) n’est pas uniquement lié à un choix d’identité de genre mais peut englober d’autres stratégies : s’y sentir bien, vouloir se rendre au petit coin avec ses ami×e×s, peu importe leur genre, être tranquille, échapper à certains groupes dominants, aller dans les toilettes les plus proches, les plus propres, etc. Les raisons sont aussi diverses que variées.

Et bizarrement, cette mixité ou neutralité des toilettes qui semble poser tellement question dans les écoles de nos enfants, ne nous embarrasse pas tant que ça en tant qu’adultes. Avez-vous des toilettes et des salles de bain séparées à la maison pour le genre de chaque personne ? Est-ce que vous allez vous retenir jusqu’à l’explosion plutôt que de rentrer dans des toilettes mixtes ?

Nous avons posé la question sur notre page Facebook du 21 au 28 octobre 2018. Voici le résultat :

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Il ressort de ce sondage, de façon très claire que … les gens veulent avoir le choix ! Ne proposer que des toilettes mixtes ou neutres ou que des toilettes séparées ne conviendront de toute façon jamais à tout le monde. Dès lors, pourquoi ne laisser qu’une seule possibilité dans nos écoles ?

Trouver un lieu où l’on peut se sentir bien

Un lieu agréable

Lors d’une formation de délégués d’élèves en novembre 2018, nous avons posé la question aux 19 jeunes âgés de 12 à 21 ans : êtes-vous favorables à la mixité des toilettes dans l’école ? Les réponses étaient assez tranchées : pour deux tiers d’entre eux, les toilettes séparées sont indispensables, tandis que le dernier tiers ne se positionnait pas vraiment, acceptant d’aller dans les toilettes qui se présentent. Pourtant, une chose était très claire, peu importe la réponse donnée : tous et toutes sont d’accord sur le fait que les toilettes doivent être des lieux propres et agréables. Finalement, la question se situe davantage à ce niveau : est-il possible de se sentir bien aux toilettes de l’école ?

Les toilettes sont un lieu critique, ce n’est pas neuf. Entre les enfants qui se retiennent, les portes qui ne ferment pas ou sont inexistantes (elles sont probablement en vacances avec les planches, le savon pour les mains et parfois les rouleaux de papier toilette), une fréquentation utlra intensive pendant les pauses ou encore les odeurs, les toilettes ne donnent pas envie[7]. Et pourtant, c’est le lieu indispensable par lequel il faut passer durant la journée. Au sein des toilettes séparées, tous les jeunes ne sont pas spécialement à l’aise : certains garçons ont beaucoup de mal à utiliser les urinoirs et ne peuvent se soulager que dans l’intimité des cabines. Certaines filles souffrent du syndrome de la princesse et sont incapables de pèter ou de faire caca si quelqu’un est susceptible de les entendre. Pourtant, les installations standardisées répondent à un besoin d’efficacité en grande collectivité et n’accordent que peu, voire aucune attention aux jeunes qui ont ce type de besoins. Est-ce réellement incompatible ?

Lieu de reproduction des rapports de forces

Lorsqu’un enfant ne correspond pas aux attentes binaires de notre société, à savoir qu’il n’est pas assez viril ou qu’elle n’est pas assez féminine aux yeux du reste du groupe, ces enfants sont souvent moqués, bousculés, insultés. Entre les « tapettes » ou « garçons manqués », quelle place laissons-nous à la construction identitaire des jeunes, surtout celles et ceux qui ne rentrent pas dans des cases prédéfinies souvent rigides ? Ces jeunes sont régulièrement mis×e×s à l’écart, rejeté×e×s, vont parfois se cacher dans les toilettes … ou les évitent parce que ces endroits de passage obligé permettent à leurs bourreaux d’exprimer leur violence en toute impunité, à l’abri des adultes. S’en suit, bien sûr, une baisse de l’estime de soi, un repli sur soi, une perte de confiance et, suite logique, des conséquences énormes sur la scolarité des jeunes concerné×e×s. L’introduction de toilettes neutres, ou en tout cas non genrées, induit de facto un dialogue et un questionnement autour de cette question, tant chez les jeunes que chez les adultes et devrait logiquement, aller vers une amélioration de la situation de tou×te×s les jeunes.

Un pictogramme, un message

Un message très clair envoyé à tous et à toutes avant même l’entrée dans les toilettes est véhiculé par le pictogramme posé sur la ou les portes. Quel message envoie-t-il ? Des toilettes pour hommes, d’autres pour femmes (oui oui, on le reconnait, les femmes y portent une robe … parce que toutes les femmes sont toujours en robe voyons !). Et entre les deux, aucune alternative. Rentrez dans les toilettes des hommes parce qu’il y a une file chez les femmes et vous sentirez le poids des regards des hommes présents : vous entrez dans leur territoire, c’est mis sur la porte ! Idem dans l’autre sens.

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La bonne nouvelle ? Si vous êtes une personne à mobilité réduite, vous n’êtes pas obligée de vous définir selon votre genre, votre mobilité passe souvent au-dessus de ces préoccupations :

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Avec le temps, nous ne faisons quasiment plus attention aux pictogrammes des toilettes, nous entrons par habitude dans les toilettes qui correspondent à notre genre. Et pourtant, est-ce que tout le monde a cette même facilité ? Quel regard portons-nous sur les personnes en transition ? Ou en questionnement ? Ou sur celles qui ne veulent pas choisir l’un ou l’autre ? Le message renvoyé ici est très clair : vous devez rentrer dans une case. Dès lors, comment permettre aux jeunes de construire leur identité si un choix tranché doit être fait avant même de pousser la porte des sanitaires ?

Différentes alternatives existent :

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Quelques exemples et autres initiatives

Cette école flamande n’est pas la première à se poser la question de l’accueil et l’intégration de tou×te×s les jeunes avec leurs spécificités. D’autres initiatives de toilettes neutres ont déjà vu le jour en Belgique et à l’étranger. Bref survol de quelques initiatives :

  • City View à Toronto (Canada) : « En 2013, l’école a vécu un tournant : 22 de ses étudiants ont inauguré leur nouvelle salle de bains « tous-genres ». (L’école préfère le terme « tous-genres » au terme « neutre », le trouvant plus inclusif). C’est la première école au Canada à en installer une de façon proactive, plutôt qu’en réponse à une plainte. »[10]
  • « Après le cégep Dawson (Collège d’enseignement général et professionnel) et les universités de Montréal, Concordia et McGill, le Collègue Vanier a voulu répondre aux besoins de ses étudiants (…). Le cégep anglophone a dévoilé ses quinze nouvelles salles de bains « neutres », des endroits où, de l’avis de l’institution, tous les utilisateurs peuvent se sentir en sécurité, quelle que soit leur expression de genre ou leur identité sexuelle. »[11]
  • « Le Santee Education Complex HighSchool, un lycée à Los Angeles, est le premier établissement en Amérique du Nord à ouvrir des toilettes inclusives dites « Gender-Neutral » ou toilettes mixtes. (…) L’idée est de créer un espace sécurisé et respectueux de tout le monde à l’école.»[12]
  • « Selon l’Ares, qui a mené l’enquête sur les « transidentités » dans l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles, au moins trois établissements ont déclaré avoir pris une initiative relevant de la mixité des sanitaires et/ou de vestiaires. »[13]
  • La mixité semble plus « normale » dans toute une série de pays tels que la Suède ou la Finlande. Il y est normal de trouver des toilettes publiques mixtes.[14]
  • Création de la plateforme « École pour Tout×e×s »[15] qui regroupe plusieurs associations LGBTQI+ et La Ligue des Droits de l’enfant. Leur objectif est de mettre en place une charte et de proposer des formations autour de différents axes :
  1. Accepter toutes les identités de genres et orientations sexuelles
  2. Respecter l’intimité
  3. Permettre à chaque élève de participer à toutes les activités
  4. Eduquer aux diversités
  5. Repérer les discriminations et les formes de harcèlement
  6. Soutenir les initiatives contre les discriminations
  7. Lutter contre le sexisme, la trans phobie, et l’homophobie
  8. Accompagner les victimes de discriminations
  9. Sanction de manière éducative

Quand on sait qu’à travers le monde, l’incompréhension voire le rejet sont les uniques réponses aux questions que les jeunes ou moins jeunes pourraient se poser sur leur identité de genre, sur leur place, leurs besoins ou autres, ce genre d’initiatives sont à souligner, à mettre en avant afin de pouvoir inclure tous les enfants, quels que soient leurs (futurs) choix, dans la société dans laquelle nous évoluons.

Quelles règles pour les toilettes ?

Même si cette idée de proposer des toilettes mixtes en plus des toilettes genrées plait, est-ce qu’il est possible d’en mettre en place ?

Les infrastructures scolaires prévoient des normes et recommandations concernant les sanitaires, même si celles-ci ne sont pas contraignantes[16] :

  • 1 WC pour 10 filles
  • 1 WC pour 20 garçons
  • 1 urinoir pour 20 garçons

Des normes existent également afin que les sanitaires soient adaptés aux PMR.

Les autres normes dictées par le Service Général des Infrastructures scolaires précisent la hauteur des toilettes, des urinoirs, des lavabos, du distributeur de papiers et autres en fonction de l’âge des utilisateurs et utilisatrices[17].

« Ne tournons pas autour du pot », l’initiative du Fonds BYX et coordonné par l’asbl Question Santé, propose également tout une série de recommandations afin que les jeunes puissent s’approprier et s’épanouir dans ce lieu. Parmi les propositions, on y trouve par exemple « Favoriser plusieurs petites unités de toilettes, à proximité des salles de classe plutôt qu’une grande batterie de WC », « Prévoir des cloisons et des portes, pour respecter la pudeur des enfants », « Prévoir une cloison pour séparer les urinoirs des WC. Ne placer les urinoirs ni face à la porte d’entrée (ou prévoir une cloison), ni sous la fenêtre de la cour (ou prévoir d’occulter une partie des fenêtres donnant sur la cour)[18] », ou encore « Installer des miroirs » et « Décorer les lieux »[19].

Si ces normes ne sont pas contraignantes pour les jeunes, la règlementation liée au bien-être au travail pour les adultes l’est déjà plus. Ce code précise par exemple que chaque cabinet doit comprendre du papier hygiénique et une poubelle, que les locaux sont nettoyés au moins une fois par jour, les règles de construction des cabinets individuels, la localisation et l’aménagement de celles-ci, etc. Par contre, il est indiqué « des locaux séparés pour les hommes et pour les femmes »[20].  Les normes y sont plus strictes que les toilettes mises à disposition des élèves. Si la question de la neutralité se pose pour les jeunes, il est logique qu’elle se pose également pour les adultes, quel que soit leur cadre de travail. À nous de faire changer les esprits pour pouvoir modifier les règles.

Dès lors, il ne tient qu’à nous d’œuvrer dans les écoles, ensemble, à rendre l’atmosphère générale ouverte, accueillante, agréable et inclusive. Si ce travail doit commencer quelque part, pourquoi ne pas le commencer avec les sanitaires ?

Conclusion

Les toilettes à l’école ne sont que trop rarement un lieu où l’on se sent chez soi, on l’on est bien et où l’on peut prendre son temps. Les toilettes cristallisent les crispations et malaises dans les rapports entre personnes au sein de l’école, nous sommes face à une société miniature avec ses codes, ses mouvements et son fonctionnement qui s’autorégule. Si nous voulons faire grandir des jeunes épanoui×e×s et ouvert×e×s dans une société inclusive, cela passe par l’apprentissage, au sein de l’établissement scolaire, du vivre ensemble et de la coexistence. Facilitons la vie aux jeunes, proposons-leur un choix, une alternative dans laquelle certain×e×s pourraient se retrouver et se sentir à l’aise. Des toilettes neutres, ornées de pictogrammes inclusifs, seraient un premier pas dans le soutien et la compréhension de jeunes qui ne rentrent pas dans les cases binaires rigides prévues par notre société actuelle. Rien ne force l’école à mettre de telles choses en place, surtout lorsque l’on entend « on a d’autres priorités à régler d’abord » … ok, mais qu’est-ce qui est réellement plus important que l’épanouissement et le développement de l’estime de soi de nos enfants ?  Ne pourrions-nous pas rêver une école qui soit agréable dans sa globalité, dans les espaces prévus pour les temps de pause afin que les jeunes ne soient pas « forcés×e×s » de rester dans les toilettes par dépit ? Des lieux de rencontre et d’expression autre que sur les murs des toilettes ? Des lieux où les jeunes pourraient être en confiance ? Où les jeunes pourraient ou non faire des choix concernant l’expression de leur identité de genre ?

Donnons le départ à un changement global qui ne demande que peu de temps ou d’énergie mais qui aura un impact gigantesque sur l’estime et la reconnaissance de toute une série de jeunes. Proposer des lieux neutres n’enlève pas la possibilité de se réunir avec les personnes de son genre, au contraire. Mais de telles toilettes envoient un message d’ouverture, la proposition d’une école où il est possible de grandir ensemble, peu importe ses choix et ses réflexions.

 

Bibliographie

  • « Décret définissant les missions prioritaires de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre », publié le 23.09.1997 au Moniteur Belge, modifié le 13.09.2018 – gallilex.cfwb.be/document/pdf/21557_039.pdf
  • Direction Générale des Infrastructures « Dessine-moi une école… en centimètres – enseignement maternel et enseignement primaire », sur cfwb.be, consulté le 05.12.2018 – www.infrastructures.cfwb.be/index.php?id=1124
  • RTL INFO – Page Facebook, commentaires publiés sous l’article du 09.09.2018 – facebook.com/RTLInfo/

 


[1] RTL INFO, « Des toilettes neutres dans une école communale d’Anvers », reportage du 09.09.2018.

[2] RTL INFO – Page Facebook, commentaires publiés sous l’article du 09.09.2018.

[3] « Ce logo » : l’école a mis en place un symbole, sur les portes de ces toilettes, qui combine les sigles « homme » et « femme », à découvrir plus loin dans cette analyse.

[4] Direction de l’Égalité des Chances du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles « Et toi, t’es casé×e ? », février 2016, p. 9.

[5] Les différentes définitions proviennent toutes du guide de la Direction de l’Égalité des Chances du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles « Et toi, t’es casé×e ? », février 2016, p. 9.

[6] « Décret définissant les missions prioritaires de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre », publié le 23.09.1997 au Moniteur Belge, modifié le 13.09.2018.

[7] LESAGE S., « Les toilettes de l’école… ou comment « apprendre » à se retenir », analyse FAPEO 2/15, 2015.

[8] Images diverses disponibles sur Google.

[9] Les différentes images proviennent de : RTL INFO, « Des toilettes neutres dans une école communale d’Anvers », reportage du 09.09.2018 ; ADA SIGN DEPOT, « Gender Neutral Symbol and Wheelchair Symbol Inclusive Restroom Sign », sur Pinterest ;  HYPERALLERGIC, « Artist Hopes to Flush Binaries with Gender-Neutral Bathroom Sign », sur Pinterest.

[10] OSTROFF J., « L’école minuscule qui mène la lutte pour des toilettes neutres au Canada », sur huffingtonpost.ca, publié le 13.04.2016.

[11] SIOUI M.-M., « Les toilettes « neutres » prennent du galon », sur ledevoir.com, publié le 04.02.2016.

[12] DOUGLAS J., « Remise en question des toilettes mixtes aux Etats-Unis par l’administration de Trump », sur egaligone.org, publié le 22.03.2017.

[13] BELGA, « Des toilettes transgenres à l’Université de Liège ? », sur 7sur7.be, publié le 13.02.2018.

[14] BRANCHE A., « Quand toilettes et cultures font bon ménage », sur helping.fr, publié le 01.09.2016.

[15] MATTERN M.-M., « Une charte pour lutter contre l’homophobie à l’école », sur laligue.be, publié le 22.11.2018.

[16] Fonds BYX et Question Santé asbl, « Ne tournons pas autour du pot – Existe-t-il des normes et une réglementation ? », sur netournonspasautourdupot.be, consulté le 05.12.2018.

[17] Direction Générale des Infrastructures « Dessine-moi une école… en centimètres – enseignement maternel et enseignement primaire », sur infrastructures.cfwb.be, consulté le 05.12.2018.

[18] Fonds BYX et Question Santé asbl, « Ne tournons pas autour du pot ! Pistes pour des toilettes accueillantes dans les écoles fondamentales », Bruxelles, 2016, p. 11.

[19] Idem, p. 14.

[20] SECUREX, « Prévention et protection – Exigences générales relatives aux lieux de travail », sur securex.eu, consulté le 05.12.2018.


Télécharger l’analyse dans son intégralité : « Trilogie des toilettes – Tome 1 – Pas (de) mon genre, ces toilettes »,une analyse de Daphné Renders.